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Fic : Le plat qui se mange froid, Inconnu à cette adresse
sheamus, wwe
yoda_ben2
Titre : Le plat qui se mange froid
Auteur : Yoda-Ben²
Source : Inconnu à cette adresse
Genre : Drame
Rating : T
Notes : Spoilers pour le livre. Si la fic vous tente, le bouquin fait 80 pages et se lit en vingt minutes chrono.
Le début de la fic commence à la fin de la lettre 12.


Max reposa la lettre, totalement abasourdi. L'esprit assommé par une violente vague de chagrin. Comment cela pouvait-il être possible ?



Sa douce Griselle, sa tendre petite sœur, morte. Sous les yeux de Martin. Qui n'a strictement rien fait pour la sauver. Ses yeux tombèrent sur le prospectus de la dernière pièce que Griselle avait joué et qu'elle lui avait envoyé, qui datait du début de septembre 1933. Elle y figurait en costume de scène extravagant, le sourire éclatant, la chevelure bouclée en ordre savamment organisé. L'annonce de sa mort paraissait presque ridicule.

Max ne pouvait pas réagir, assommé par cette réalité grotesque dans sa laideur, entre la mort de sa seule famille et l'ultime trahison de celui qu'il avait toujours vu comme un frère. « Quelques minutes plus tard, ses cris s'étaient tus. » Max ne pouvait y croire. Martin avait-il ainsi écouté, sans rien faire, Griselle se faire tuer, dans son jardin, à quelques pas de sa maison ? Pas après ce qu'elle avait représenté pour lui. Pas après tout ce qu'ils avaient vécu. « Elle s'est montrée stupide », « son corps impur », « stupide de sa part », « pauvre petite Griselle »... Comment pouvait-il parler ainsi de Griselle ? Avec des mots aussi froids, et un ton si désinvolte ? Martin ne pouvait se montrer aussi cruel...

Mais la réalité de la situation le rattrapa. Griselle était morte. Par la faute de son ex-meilleur ami. Il ne pouvait s'y résoudre. Max était en retard pour ouvrir la galerie. Elle était située en bas de son appartement. Max esquissa un geste pour se lever, mais n'y parvint pas. Il s'effondra sur sa chaise et éclata en sanglots tourmentés, hystériques, des sanglots presque enfantins, de lourds sillons de larmes coulant de ses yeux incrédules, hoquetant et criant son désespoir. Il pleura sans la moindre retenue, gémissant de temps à autre le nom de sa sœur, celui de son ami, l'âme à la torture. Tout le jour et jusque tard dans la nuit, il pleura. Il finit par s'effondrer de fatigue sur un sofa, d'un sommeil épuisé.

OoO

Plusieurs jours durant, il agit comme un automate, effectuant les tâches quotidiennes sans envie, souriant de façon mécanique aux clients, l'esprit uniquement occupé par le chagrin. Sous sa coûteuse veste sur mesure, un ruban noir déchiré était noué autour de son bras. Serrant les dents et répondant poliment aux clients fidèles qui lui demandaient des nouvelles de son associé. Les fêtes de Noël à San Francisco étaient plus déprimantes encore, avec leurs illuminations et leurs décorations magnifiques. Max alluma le chandelier pour les fêtes de Hanouka, mais ne pouvait se résoudre à prendre part aux réjouissances. Griselle avait toujours aimé ce moment quand elle était enfant. Max ravala les nouveaux sanglots qui gonflaient ses yeux.

Le premier janvier 1934, Max se réveilla l'esprit clair, pour la première fois depuis des semaines. Juste après son lever, il alluma la dernière bougie. Le chandelier était totalement illuminé. Sa décision était prise. Il sortit se promener dans la ville, récoltant les vœux de bonne année de connaissances, de clients, d'inconnus, et les rendant avec le sourire. Le froid piquant brûlait ses yeux et son visage. Il rentra après plusieurs heures, l'esprit arrêté, son plan fixé. Il relut la lettre de Martin. La douleur des premières semaines avait laissé place à une rage froide, servie par une détermination plus dure que le diamant. Sa colère était totale, absolue. Max se sentait pourtant étrangement calme. Son regard revint au prospectus de Griselle, qu'il avait fait encadrer comme une photo. Il baisa ses doigts et les posa sur le visage souriant de sa sœur. Les dés étaient jetés.

OoO

Dès le lendemain, il alla au bureau de poste faire expédier un câblogramme. Il inventait au fur et à mesure le texte qu'il dictait à l'opérateur, avec un sérieux inébranlable. Puis il rentra chez lui et attrapant de quoi écrire, il mit sa vengeance en marche. Des phrases sans queue ni tête, des chiffres, des noms compromettants, des prénoms soigneusement choisis, des formules de politesse enjouées, qui reflétaient sa détermination. Martin avait toujours eu le chic de trouver les mots qu'il fallait pour convaincre des dames crédules d'acheter des toiles médiocres, mais n'avait jamais eu celui de savoir se protéger. Max n'avait plus de pitié. Il allait frapper directement au cœur. Il envoya la deuxième lettre dès le 3 janvier.

Il attendit le milieu du mois pour envoyer la troisième lettre, et la fin de janvier pour envoyer la quatrième. Il se prenait au jeu, s'amusait presque à chercher lui-même un sens aux chiffres qu'il jetait dans ses lettres, s'ingéniait à trouver des tournures de phrases qui éveilleraient les soupçons. Il savait parfaitement qu'aucune des lettres qu'il envoyait ne serait directement ouverte par Martin, mais plutôt par les employés de la censure, et que Martin se verrait demander des comptes. Max attendit. La réponse ne tarderait pas.

Elle arriva en février. Max ouvrit la lettre et la lut attentivement. Il se rendit compte avec quel détachement il jugeait le nouveau ton de cette lettre. Martin avait semble-t-il retrouvé la mémoire. Se souvenait de leur amitié. Max lut avec indifférence la déchéance de Martin, ce qu'il avait construit depuis son arrivée et qui était détruit, morceau par morceau. Il lut sans s'émouvoir les supplications, les appels. Lorsque Martin évoqua à nouveau Griselle, Max se sentit boullir de colère. L'énumération des dangers qui menaçaient Martin ne fit que renforcer la conviction de Max. « Tu n'as pas eu ces scrupules concernant Griselle », songea-t-il. Les supplications de la fin de la lettre finirent d'irriter Max. Au lieu de l'apitoyer, elles ne firent que renforcer sa décision. Il reprit la plume immédiatement.

Les deux dernières lettres furent son coup de grâce. L'une envoyée trois jours après avoir reçu celle de Martin, la seconde trois semaines après. Elle lui revint, avec la mention « Adressant Unbekannt ». Max la trouva dans sa boîte aux lettres. Il reconnut son écriture sur l'adresse et comprit. Sa vengeance était complète. Il ne savait quel sort avait été réservé à Martin, mais pouvait s'en faire une idée, au vu de ce qu'il avait entendu. Cette dernière lettre avait scellé le destin de son ancien ami. Il rentra et jeta la lettre sur la console, où se trouvait le prospectus de Griselle. Déjà, à l'arrière de son crâne, les scrupules venaient le tourmenter.

Il sentait au fond de lui-même qu'il avait pris la bonne décision. Que cette vengeance n'était qu'un juste retour des choses après une trahison pareille. Max en aurait moins voulu à Martin si c'était lui-même qu'il avait livré aux SA. Mais Griselle... Elle n'y était pour rien. Son seul crime avait été de vouloir vivre son métier, sa passion, envers et contre tout. Elle n'aurait pas approuvé cette réaction de Max, mais son instinct de frère aîné avait pris le dessus. Cette vengeance ne la ramènerait pas, mais apaiserait son cœur.

Du moins, c'était ce qu'il espérait.

OoO

Plusieurs mois durant, ses sentiments reprirent le dessus. Max ne comptait plus les nuits sans sommeil, la culpabilité qui venait le hanter. Il brûlait d'avoir des nouvelles de Martin, souffrait de ne plus pouvoir lui parler, de ne même pas savoir s'il vivait seulement encore. Impossible de se renseigner sur son sort. Il tenta plusieurs approches par le truchement de divers collègues britanniques et français, sans succès. Il songeait à Elsa, et aux enfants. Il avait précipité au moins six enfants dans la même tourmente que leur père. Heinrich était trop jeune encore pour devenir chef de famille. Le petit Adolf avait quelques mois au plus. Avaient-ils mérité d'être déclassés, eux aussi ? Martin avait deviné juste... Max avait trop bon cœur. Son geste avait apaisé sa colère dans l'instant, mais sa douleur n'avait pas cessé. Max traîna cette culpabilité pendant longtemps encore.

Max laissait passer les mois et les années sans que Griselle ni Martin ne quittent ses pensées. Il ne laisserait plus personne subir un tel abandon, pas dans la mesure de ses moyens. Ainsi en avait-il décidé, alors que les journaux lui apprenaient ce qui s'était passé durant la Nuit de Cristal. Il était trop tard pour défaire ce qui avait été fait, mais il lui restait encore de la ressource. Max établit pendant ces années tout un réseau de renseignements basé sur ses collègues propriétaires de galeries d'art. Le déclic lui vint alors qu'il célébrait le quatrième anniversaire de la mort de Griselle. Il reçut une lettre d'un ami banquier lui apprenant l'existence d'un réseau basé à Prague, mené par des Anglais. Ceux-ci voulaient mettre en place un plan pour évacuer vers l'Angleterre des enfants juifs et ainsi les protéger, grâce à la mesure adoptée par la Chambre des Communes acceptant sur le territoire les enfants réfugiés de moins de 17 ans. Ne restaient que les formalités à appliquer à chaque dossier qui allaient poser problème.

OoO

Max se rendit chez un graveur de sa connaissance. Il était connu comme un copiste de talent, et à raison : Max avait vendu une partie de ses œuvres. Il connaissait ses affinités anti-nazies et savait de source sûre qu'il participait déjà à plusieurs opérations de sauvetage. Lorsqu'il se présenta chez lui, Max fouilla dans son porte-documents et sous les yeux médusés du graveur, sortit plusieurs passeports vierges : un français, un anglais, un suisse, divers certificats.
- C'est pour une commande en masse, dit simplement Max.
Il avait beaucoup à se faire pardonner.
C'était le début d'une longue lutte.

Fin.

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Je veux la suite !
Hem, désolé. Mais mais mais ... ce livre m'a choqué quand je l'ai lu et retrouver l'ambiance du livre si bien retranscrite ainsi qu'un prolongement parfait, ben, ça me donne envie d'un approfondissement XD C'est terrible, j'en veux plus XD

J'aime beaucoup ta caractérisation de Max, sa colère, sa peine et ses remords. J'aime beaucoup la chute, tout ça. C'est super bien écrit !

(mon headcanon : Martin est mort, parce qu'il le mérite. Quand Max parvient à aller en Allemagne à la fin de la guerre, il retrouve Elsa qui est malade et meurt peu après, lui laissant soit les enfants, soit le petit dernier à charge)
(je suis un monstre)

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Oh làlà, j'arrive trois heures après la guerre !

Tout d'abord, merci beaucoup ! Je suis contente que ce texte t'ait plu ! Cette nouvelle m'avait énormément marquée la première fois que je l'ai faite étudier à mes élèves, j'ai fini par acheter le livre et après une nouvelle lecture, cette histoire est sortie de mes doigts presque automatiquement.

Une suite, pourquoi pas ? L'auteur a réussi à faire en quelques pages des personnages qu'on a envie de suivre :) D'accord pour le sort réservé à Martin. Concernant Elsa et les enfants, ton idée est intéressante, même si je la trouve triste. On voit à de nombreuses reprises dans les lettres de Martin que même si elle avait le confort matériel, elle n'avait pas beaucoup de considération de la part de son mari...
L'idée d'une famille avec Max et les enfants pourrait donner une bonne histoire, avec un long travail de reconstruction après leur lavage de cerveau dans les jeunesses hitlériennes. Ca donne du pain sur la planche ! :)

Merci encore pour ta review, ça me fait très plaisir !

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